L’Europe : redonner un sens et un idéal communs

Revenir au principe fondamental du maintien de la paix au-delà de nos intérêts individuels ou nationaux

Le 11 novembre dernier, à l’issue de son tour de France des lieux de mémoire de la « Grande Guerre », son « itinérance mémorielle », Emmanuel Macron invitait tous les chefs d’États ayant participé à ce conflit, dont les traces sont encore visibles sur l’ensemble du territoire européen et tout particulièrement en France, à une journée de commémoration. 75 États ont répondu à cette invitation et ont décidé de faire ensemble ce pas vers la paix.

Car cette journée marquait également l’ouverture du premier Forum pour la Paix, organisé à la Halle de La Villette à Paris, pour une durée de trois jours, les 11, 12 et 13 novembre. Ce forum, se voulait être un lieu de partage et d’échange pour « réfléchir ensemble, proposer des initiatives concrètes, réinventer le multilatéralisme et toutes les formes de coopération contemporaine, pour que la paix, chaque jour, gagne du terrain ». En effet, malgré les actions de l’O.N.U. (Organisation des Nations Unies) et les efforts de tous les acteurs, les guerres n’ont pas disparu de la surface du globe, et les replis identitaires qui se dessinent dans de nombreux pays font craindre de nouveau conflits au niveau mondial.

Afin de nourrir les débats et faire avancer ce processus de paix générale, tant espérée, Emmanuel Macron a lancé il y a plusieurs semaines, sur Internet, un immense appel à projet à destination des chefs d’États, mais aussi des chefs d’entreprise, des intellectuels, des artistes, des citoyens. Ce message a trop peu été relayé par les médias français, pourtant nous sommes tous, à notre niveau, des acteurs de la paix. C’est un fait dont nous devons tous prendre conscience à l’échelle individuelle, afin de ne pas céder aux sirènes des nationalismes, de l’obscurantisme religieux, ou de toute idéologie qui nous pousserait à prendre les armes en son nom.

Cent ans, au regard de l’Histoire humaine, c’est bien peu et la paix est un bien extrêmement fragile qui requiert une attention et un entretien constants. Les cicatrices de la Grande Guerre sont encore vives dans de nombreuses régions de France, elles doivent nous servir de garde-fous. Même s’il est plus facile « d’opposer nos peurs » plutôt que « d’additionner nos espoirs », nous sommes capables de garantir des espaces de paix, pour peu que nous le désirions, que nous le décidions. La construction européenne en est le meilleur exemple, et la première dans son genre.

Alors que l’idée d’une Europe politique émergeait déjà à la sortie de la Guerre de 14-18, les rancœurs et les sentiments nationaux étaient trop ancrés pour la rendre possible. Avec la crise de 1929, ce sont toutes les démocraties du monde qui vacillent, au profit des nationalismes, signant l’échec de la S.D.N. (Société Des Nations) ; et il faudra attendre une nouvelle guerre, un nouvel enfer, pire encore que celui de la « der des ders », et quelques millions de morts supplémentaires, pour qu’une union des peuples voie enfin le jour en Europe, par le biais économique.

Il ne faut jamais oublier que le premier objectif de la C.E.C.A. (Communauté Économique du Charbon et de l’Acier), puis de la C.E.E. (Communauté Économique Européenne), et aujourd’hui de l’U.E. (Union Européenne), n’était pas réellement économique. L’économie a servi de prétexte aux 6 États fondateurs – la France, l’Allemagne, le Bénélux et l’Italie – pour assurer une paix durable entre leurs pays, grâce à l’imbrication de leurs économies.

C’était la volonté des « pères fondateurs », Robert Schuman et Jean Monnet, de proposer un modèle de coopération d’abord et avant tout tourné vers la paix. Pour cela, il fallait trouver une raison suffisante pour dissuader tout coopérant de faire prévaloir ses intérêts propres sur ceux des autres : au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, la raison économique s’est ainsi imposée.

Mais face à une Europe élargie et de plus en plus divisée sur les questions identitaires, culturelles, politiques, et même sur certaines valeurs économiques, on ne peut que constater que cette raison montre aujourd’hui ses limites et qu’il serait temps de réinventer cette Europe, garante de la paix que nous vivons aujourd’hui.

Il serait faux de croire que l’Europe n’a plus connu de guerre depuis celle de 1939-1945. La construction européenne a effectivement permis le maintien de la paix entre ses États membres depuis plus de 70 ans, mais seulement entre ses membres : du temps de l’Europe des 15, un simple regard au-delà de ses frontières à l’Est suffisait à identifier le spectre de la guerre. Lors de l’effondrement du bloc soviétique, c’est toute cette partie de l’Europe, aujourd’hui en partie intégrée à l’U.E. qui s’est embrasée. Les luttes pour la démocratie ont dû faire face à des répressions sanglantes, le démantèlement de la Yougoslavie a fait ressurgir les haines ethniques plongeant toute la région des Balkans dans une guerre civile absurde et dévastatrice. La paix a tout juste une vingtaine d’années dans ces pays ! Nous sommes des privilégiés, nous Français, d’avoir participé à cet espace de paix depuis ses débuts et d’avoir bénéficié de ses bienfaits aussi longtemps !

70 ans, cela représente trois générations : en trois générations, il serait facile d’oublier le sacrifice que nos ancêtres ont effectué pour nous, pour que nous puissions vivre libres, et dans lequel ils croyaient fermement. Le patriotisme de la Grande Guerre n’avait rien à voir avec le repli national que certains tentent de nous vendre de nos jours : ce patriotisme se nourrissait d’idéal, de valeurs morales qui se voulaient exemplaires. Le nationalisme actuel n’est que désillusion et nombrilisme.

Mais il gagne du terrain : il est ainsi de bon ton, ces temps-ci, de décrier l’Europe, certains annoncent même sa mort prochaine. Pourtant l’Europe porte en elle l’idée de résilience et de renouveau déjà dans sa mythologie : Europe, c’est cette princesse phénicienne enlevée, aimée (violée selon les versions) puis abandonnée par Zeus au roi de Crête, Astérios, qui l’épouse et reconnaît ses enfants, issus de son union avec le dieu. À l’aune de cette histoire tourmentée, l’histoire mythique mais aussi l’Histoire réelle, il nous appartient donc de transformer cette résilience en un projet positif et durable, ou bien de l’abandonner à nos parents et grands-parents, en laissant le temps et l’oubli s’en emparer.

Je crois au pouvoir des peuples à renouveler leurs idéaux, et à leur volonté d’avancer ensemble vers la paix, en dépit de toutes les tentations, toutes les facilités, qui leur sont présentées. L’Europe, ce n’est pas qu’un territoire économique, politique, c’est aussi un symbole de la réussite de ces peuples à oublier les querelles passées pour se bâtir ensemble un avenir paisible. L’Union Européenne est une union librement consentie : les États membres savaient à quoi ils s’engageaient en la rejoignant. Mettre toutes les difficultés rencontrées actuellement par les peuples européens sur le dos de cette Europe n’est ni juste, ni un service à nous rendre.

En revanche, faire évoluer les règles juridiques lui redonner un sens et un idéal communs, revenir au principe fondamental du maintien de la paix au-delà de nos intérêts individuels ou nationaux, c’est précisément ce qui permettra de lui donner un nouveau souffle et de faire taire les mécontentements. L’Europe agit partout dans notre quotidien, le plus souvent à notre insu et de façon positive, c’est donc à nous de faire en sorte que ces effets bénéfiques soient mis en lumière et développés, afin de ré-enchanter notre vision européenne.

C’est dans ce but, afin de proposer des solutions, des mesures concrètes et tangibles, que des parlementaires, députés et sénateurs, organisent un colloque sur le thème de « L’Europe, le grand défi de notre temps », le 8 décembre 2018, à l’Assemblée Nationale, Salle Colbert. Je ne peux que vous enjoindre à y participer et à alimenter les débats de vos interrogations et réactions, car la question européenne et celle de notre avenir commun méritent, plus que jamais, que chacun s’y investisse.

Manon LAPORTE
1er Vice-Présidente de l’Alliance Centriste
Avocate fiscaliste, docteure en droit
Conseillère régionale d’Ile-de-France

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