Pour une agriculture régulée
Pour une Agriculture régulée.
Face à la crise laitière, la commissaire européenne, Mariann Fischer Boel, entend la résoudre en autorisant le doublement des aides publiques versées aux agriculteurs en difficulté dans le cadre de mesures d'urgence, ce qui pourrait aboutir à la fin des quotas. L'OMC et la Commission européenne prônent une dérégulation des marchés et Bruxelles cherche à diminuer drastiquement la part de l'Agriculture dans le budget européen.
Un parti responsable ne peut souscrire à ces propositions extrêmes, ni cautionner un système d'aides conjoncturelles qui a atteint ses limites. Le versement anticipé des droits à paiement unique (DPU), les allègements de charges et les achats d'intervention ne peuvent suffire à endiguer une crise liée à la mondialisation des échanges. Il est évident que le secteur ne peut être régi par les seules lois de l'offre et de la demande en raison de la volatilité de ses cours.
Il est nécessaire de maintenir et renforcer les mécanismes de soutien et de régulation des marchés.
L'Europe est devenue le sanctuaire de la concurrence non régulée, c'est-à-dire la concurrence absolue. La volatilité du prix des matières premières agricoles interdit aux producteurs toute stabilité et toute visibilité. Il est nécessaire que les prix soient fixés dans un cadre interprofessionnel européen, élargi ensuite au niveau du G20. Tels sont les réels enjeux pour une concurrence rééquilibrée comme gage d'une relance de l'activité.
Là aussi le secteur agricole doit être organisé dans un cadre coopératif entre grandes régions européennes. Simultanément, il faudrait encourager l'agriculture de qualité, comme elle existe déjà pour certains produits de grande renommée.
Sur le plan national, il faut encourager les regroupements de producteurs qui obtiendraient un vrai pouvoir face aux distributeurs et qui assureraient des filières de distribution plus courtes (redessiner le modèle des coopératives). Ainsi les agriculteurs bénéficieraient d'une part plus importante de la valeur ajoutée. Pour autant les exploitations de moyenne importance doivent être accompagnées : source de vie de nos terroirs, gage de qualité et d'engagement au service d'une agriculture traditionnelle aujourd'hui recherchée, elle doit être défendue « comme le cœur battant » de nos campagnes.
Ne pourrait-on aussi rémunérer les produits agricoles en fonction des prix de vente du produit final ? Par exemple rémunérer plus cher le lait qui sert aux fabrications AOC. Cette piste mérite d'être explorée, tout en se gardant de générer deux « agricultures » d'inégales reconnaissances : l'agriculture « noble » et celle du « tout venant ».
Plus qu'un métier, l'agriculture est un engagement, une filiation souvent, qui transmet des pans entiers de notre histoire en s'inscrivant néanmoins dans le tissu économique et les réalités du monde d'aujourd'hui.
Cessons de brandir le principe de précaution à tout bout de champ ! Demain toute la planète vivra avec des OGM, nos protestations auront pour seule conséquence de nous placer en queue de peloton de la recherche agronomique. Le changement climatique nous obligera à changer les modes de production actuels, la recherche sur les OGM ainsi que son application réglementée sur nos produits apparaissent comme la seule solution face au changement climatique. Ce n'est pas une déclaration de guerre contre les « gardiens du temple » ou plutôt « des temples » de l'écologie et de l'environnement : c'est au contraire une réalité qu'il faut intégrer, gérer, anticiper, pour prévenir par exemple les désastres des famines que nous verrions se multiplier.
Aucune expertise ne peut être exclue de nos propositions. Tous les discours doivent être entendus afin de ne pas courir vers des « pertes de chances » pour la collectivité non seulement nationale, mais mondiale. Ce rendez vous est un défi majeur que nous devons relever. L'ancrage traditionnel de notre famille politique dans les terroirs nous impose une très large concertation et un courage décisionnel qui marqueront.
Les marges production-distribution
La concentration des entreprises de distribution les place en position de domination par rapport à leurs fournisseurs. Une plus grande transparence et un meilleur respect des producteurs doivent redonner des espérances de juste rémunération à ceux qui créent de la valeur ajoutée et par conséquent de la richesse.
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Philippe Folliot (Député du Tarn et porte-parole de l'Alliance Centriste) est intervenu à la
tribune de l'Assemblée nationale dans le cadre de la discussion générale
sur le projet de loi de modernisation agricole.
M. Philippe Folliot: Ce projet de loi de modernisation de l'agriculture intervient dans un contexte mondial qui n'est pas neutre pour les choix nationaux que nous allons faire. La malnutrition et les famines touchent 870 millions de personnes et la moitié de l'humanité, soit 3 milliards d'individus, a moins de trois euros par jour pour vivre ! Ce sont 9 millions de personnes, dont les trois quarts sont paysans, qui meurent dans l'indifférence quasi générale tous les ans des suites de maladies générées par des problèmes liés à l'eau ou à la malnutrition, ce qui représente autant de victimes que pendant la Seconde Guerre mondiale !
À titre de comparaison, sur les 1,5 milliard d'agriculteurs de la planète, un tiers travaille moins d'un hectare, à la main, sans empreinte carbone, sans engrais ni pesticide, de façon authentiquement « biologique », mais avec des rendements très faibles et aléatoires. Seuls 28 millions d'entre eux ont un tracteur.
Les agricultures française et européenne, quant à elles, subissent un système complètement fou : les cours mondiaux de production sont alignés non pas sur la moyenne du coût de revient, mais sur les prix les plus bas des denrées exportées, alors qu'elles ne représentent que 15 % du total ! Le coût de revient et de production d'une tonne de céréales est de 80 dollars dans certains pays émergents, de 120 dollars aux États-Unis, de 150 à 200 dollars en Europe et de plus de 300 dollars en Afrique subsaharienne ! L'écart de productivité entre ces deux agricultures va de 1 à 2 000. Quand on ajoute que 3 milliards de nouveaux convives vont, du fait de l'augmentation prévisible de la population mondiale, s'inviter à table, on voit l'ampleur des défis à relever pour les cinq décennies à venir.
Dans ce monde multipolaire instable qui nous entoure, l'agriculture doit être considérée non pas comme une charge, mais plutôt comme une chance pour notre pays et pour la société. Pourtant, loin des grands discours de tribune, la situation sur le terrain tourne au cauchemar. La crise qui frappe notre secteur agricole n'a jamais été aussi profonde et dévastatrice. Je lisais récemment, dans un grand quotidien de ma région, un dossier intitulé : « La misère cachée des campagnes ».
Dans nos permanences, sur le terrain, quand nous visitons des exploitations, nous entendons un désespoir jamais ressenti auparavant, nourri d'un double sentiment d'injustice et d'incompréhension.
Le sentiment d'injustice vient de ce que les paysans ont l'impression d'avoir été lâchés par le pays, sacrifiés sur l'autel de la mondialisation et de l'ouverture des marchés, trahis par une Europe qui n'a pas su les protéger et les a enfermés dans la spirale des subventions, incapable de valoriser leurs produits face à des importations intra- et extra-communautaires d'une moindre exigence sanitaire et avec des coûts de production dérisoires, symboles d'une concurrence ultra-déloyale. Et je ne parle même pas du problème des revenus ! Quelle autre profession accepterait de voir ses revenus diminuer d'un tiers d'une année sur l'autre ?
Après mes visites dans les exploitations agricoles de ma circonscription, et à la suite d'une table ronde rassemblant toutes les organisations paysannes du département, j'ai pu mesurer non seulement à quel point les agriculteurs prenaient au sérieux, monsieur le Ministre, votre engagement au service de l'agriculture, mais aussi à quel point ils étaient inquiets, car ce projet de loi avait pour eux, malgré leur désespoir, les apparences d'un texte de la dernière chance.
Ils sont déçus parce que, malgré les atouts considérables de notre territoire que représente la diversité de l'agriculture française, ils n'arrivent pas à trouver un modèle économique nouveau pour remplacer le modèle productiviste de l'après-guerre à qui, rappelons-le, a tout de même permis à 4 % de nos concitoyens de nourrir tous les autres !
Nous avons pourtant les savoir-faire, les cultures et les identités de terroir, les bonnes pratiques environnementales, les paysages à sans parler du bon sens paysan qui existe encore dans nos campagnes et dans nos montagnes et qui, quoi qu'en pensent certains ayatollahs de l'écologie, permet d'éviter bien des dérapages et de garder les pieds sur terre pour produire de façon à la fois responsable et fiable.
L'avenir est dans une agriculture raisonnée, ce sont des marchés régulés et des producteurs qui vivent de leur travail grâce à des prix rémunérateurs plutôt qu'à des subventions. L'agriculture joue en outre un rôle important dans l'aménagement du territoire. Dans le canton de Vabre, situé dans la montagne tarnaise que je connais bien, 40 % de la population active vit directement de l'agriculture, contre 4 % pour l'ensemble de notre pays : toute mesure que nous prendrons y aura donc un effet dix fois plus important que la moyenne nationale. Nous devons donc réfléchir, tous ensemble, à la nécessité de soutenir la filière agricole : dans l'arrière-pays méditerranéen, l'agriculture agro-pastorale traditionnelle a été sacrifiée sur l'autel de la productivité ; aujourd'hui, la collectivité est obligée d'investir certainement dix fois plus que ce qu'il aurait fallu pour conserver une agriculture de proximité à ne serait-ce que pour lutter contre les incendies de forêt. Il faut méditer cet exemple.
Monsieur le ministre, les inquiétudes sont grandes pour l'installation de jeunes agriculteurs et la reprise d'exploitations agricoles. Tous les jours, des agriculteurs me disent qu'ils déconseillent à leurs enfants de reprendre leur exploitation. Cela doit aussi nous faire réfléchir.
Il y a d'autres questions, d'autres attentes, auxquelles l'État doit répondre : je pense à la filière roquefort, et à l'injuste et scandaleuse surtaxe imposée depuis une dizaine d'années au roquefort par le gouvernement américain. C'est tout un secteur, toute une filière qui sont pénalisés. Cela provoque un sentiment d'injustice flagrante, auquel il faut répondre.
Je ne développerai pas ici les différents amendements que j'ai déposés, et qui portent sur la souveraineté alimentaire, sur les circuits courts, sur la spécificité de l'agriculture de montagne, sur la lutte contre la perte de terres agricoles. Je ferai aussi des propositions sur la sécurité alimentaire, notamment pour nos jeunes.
Je crains que, sans une régulation menée par l'État et appuyée par l'Europe, l'avenir sombre qui hante les nuits de nos agriculteurs ne devienne la réalité des aubes prochaines.







