Nucléaire : c'est au Parlement de trancher
Publié le 17/11/2011
Nucléaire : c'est au Parlement de trancher mercredi 16 novembre 2011
Le désaccord entre Parti socialiste et Europe Ecologie-Les Verts (EELV) à propos de l'usage de l'énergie nucléaire a des racines anciennes. Les Verts trouvent dans l'opposition à l'usage de l'énergie nucléaire l'une de leurs racines et de leur motivation profonde à être en politique. Le PS, de son côté, a toujours été hésitant ou partagé sur l'utilisation de ce type d'énergie. A la fin des années 1970, le PS, pressé d'accéder au pouvoir dans la dynamique de l'union de la gauche, cherche à retrouver une fraction de ses électeurs potentiels qui, depuis quelques années, lui préfèrent un vote en faveur des écologistes.
A la veille des élections législatives de 1978, il propose un moratoire sur la construction de nouvelles centrales nucléaires. Mais une fois arrivé au pouvoir, et après avoir concédé l'abandon du projet de Plogoff, il se convertit à la poursuite du vaste programme d'équipement initié par le gouvernement Messmer en 1974. Quelques années plus tard, l'accord passé entre les Verts et le PS dans la logique de la gauche plurielle prévoit une sérieuse concession dans la planification d'EDF : l'arrêt de la centrale de Creys-Malville, c'est-à-dire l'abandon d'une filière française fondée sur une nouvelle technologie, celle de la surgénérationMais, hors cette concession, les Verts n'obtiennent aucune modification sensible de la stratégie d'utilisation de l'énergie nucléaire en France. Cette impuissance à peser sur ces décisions stratégiques sera d'autant plus mal vécue par les Verts que, dans le même temps, leurs homologues allemands, présents dans la coalition rouge-verte qui soutient le gouvernement de Gerhard Schröder, ont réussi à convaincre leurs alliés du SPD d'accepter le principe de l'abandon de l'énergie nucléaire.
Mais depuis cette première participation au pouvoir en coalition avec leurs partenaires socialistes, le parti des Verts a engagé une stratégie de reconquête du pouvoir qui change les données du problème. Après une dure période d'échecs - une présidentielle manquée en 2007, une quasi-exclusion du champ de bataille de l'environnement en raison de la concurrence des associations environnementales, une absence de l'événement qu'a constitué le Grenelle de l'environnement -, les Verts engagent une stratégie d'alliance avec le mouvement environnemental qui conduit à la mise en place d'une nouvelle structure électorale qui aboutira, en novembre 2010, à la fondation d'un nouveau parti : Europe Ecologie-Les Verts.
Or cette nouvelle alliance va réussir un parcours électoral remarquable en plusieurs étapes : 16,3 % des suffrages exprimés aux élections européennes de 2009, soit presque autant que le PS (16,4 %) et l'un des meilleurs scores en Europe, 12,5 % aux élections régionales de 2010, confirmation de leur vocation à gérer les régions en coalition avec le PS, 11,5 % de suffrages lors des cantonales de mars dans les quelque 1 155 cantons où ils se présentent. Enfin, l'entrée de quinze écologistes au Sénat à l'automne, un nombre suffisant pour peser au sein du groupe constitué par la majorité de gauche.
Avec un tel palmarès on devait s'attendre à ce que les exigences des Verts dans la négociation programmatique et électorale se situent à un niveau élevé. Puis est venue l'annonce de la catastrophe de Fukushima, et la sortie annoncée du nucléaire de l'Allemagne, de la Suisse et récemment de la Belgique. " Sortir du nucléaire " est devenu la préoccupation centrale du parti des Verts et l'un des éléments essentiels de la négociation avec le PS. Ils ont donc fait savoir, haut et fort, que si la discussion sur le nombre de centrales à mettre à l'arrêt était possible, en revanche, l'abandon du réacteur EPR en cours de construction à Flamanville n'était pas négociable. Cette position a sa logique : si le but fixé à la société consiste à sortir du nucléaire, on peut discuter de son rythme en modulant au cas par cas la fermeture de centrales vieillissantes, mais pourquoi construire une nouvelle centrale dont la durée de vie n'est sans doute pas inférieure à quarante ans ?
Du côté des socialistes, les hésitations ont été visibles tout au long de la campagne de la primaire. Mais le vainqueur de la primaire et désormais candidat officiel, François Hollande, a fait connaître sa position : il n'y aura pas d'arrêt du chantier de Flamanville. Cette prise de position contraire ne s'explique pas seulement par l'aspect symbolique du cas de Flamanville, ni non plus par le souci de ne pas perdre les 3 à 4 milliards d'euros déjà investis, mais aussi et peut-être surtout par la volonté de garder en réserve la maîtrise de fabrication et de gestion très complexe d'une énergie dont on pense qu'elle pourrait s'avérer indispensable dans un avenir énergétique incertain.
La négociation entre écologistes et socialistes est donc dans une impasse. Et l'on imagine, tant les deux partenaires jugent important de réaliser un accord électoral efficace, que toutes les solutions de compromis seront évoquées : que l'on nomme une commission d'experts, qui au terme de son travail recommande ou non la poursuite du projet de Flamanville ? Mais comment se mettre d'accord sur les noms et les qualités des experts qui seraient investis de cette délicate mission ? Que l'on organise quelque " grand débat national " au terme duquel la décision serait prise ? Mais l'on sait bien que ce type de débat tournera vite à la polémique sinon au pugilat et que ses conclusions seront soupçonnées d'avoir été prévues d'avance par les uns ou par les autres.
Mais, en fin de compte, pourquoi admettre qu'une décision sociotechnique d'une telle importance soit de la compétence d'un candidat à la présidentielle ou d'un dirigeant de parti ? Sans doute parce que nous avons perdu l'habitude de considérer que le Parlement était le siège premier de la démocratie et admis que l'essentiel des décisions majeures revenaient, par nature, à l'exécutif. Il est vrai que, au cours de ces quarante années qui ont fait le nucléaire en France, jamais le Parlement ne s'est saisi de ces questions. Il est temps de mettre fin à cette exception française. Les négociateurs Verts et socialistes devraient convenir que, s'ils se trouvent unis dans une majorité, ils confieront au Parlement le soin de décider si oui ou non la France doit s'engager dans une sortie programmée du nucléaire, à quel rythme et selon quelles modalités.
Daniel Boy a notamment publié "Pourquoi avons-nous peur de la technologie?" Daniel Boy Directeur de recherche, Centre de recherche politique de Sciences Po








